"Homme des grilles"

À l'occasion des Journées Européennes du Patrimoine 2019, pour illustrer l'exposition sur le thème Art Culinaire et Terroir d'Arts en Fenouillèdes, Claude Millé a offert ce texte sur un ancien métier:

Souvenirs

 

L'homme des «grilles». 

Nom incongru quand on ignore cette déformation occitane du mot «grill» tiré de «grillade». Maintenant pour satisfaire la mode, qui, par anglicisme forcené ne parle que single, sitting, design, ou listing on dit «barbecue» pour grill. Mais la cuisson est la même..Et à l’époque des grills on disait aussi «fotbal», sans honte.

Donc, vers 1946-50, à Caudiès, tous les ans venait «l'homme des grilles». Il s'installait devant la mairie, il fabriquait ou réparait les grills, étamait de neuf fourchettes, cuillères et occasionnellement recollait les plats et assiettes cassés. Le fait d'utiliser des couverts de fer et de vouloir utiliser des objets que maintenant on jetterait à la poubelle, en dit long sur le niveau de vie de la majorité des habitants.... Je me souviens encore du mauvais goût de fer qu'avait la nourriture chez ma grand-mère, avant la venue de «l’estamaïre»’ étameur ou plus précisément «rétameur»

Il réparait très adroitement une assiette en morceaux: il perçait un ou deux trous dans l'épaisseur du matériau, y insérait deux petits tenons de fil de fer et recollait le tout. Et ça tenait....

Barbu et solitaire, il faisait comme l'escargot. Son seul bien était une carriole à deux roues de bois, dotée d'une toile à bâche, qu'il tirait lui-même sur la route, attelé aux brancards. Il y dormait. Il s'installait en retrait de la route de Prugnanes, sous les écoles d'alors. On ne savait rien sur lui, il effarouchait les enfants, on ne lui donnait pas d'âge. La plupart des gens se montrait généreux et tolérants, certains consentaient à héberger sa carriole dans leur remise. J'étais enfant, j'admirais sa discrétion, son courage et sa dignité dans sa pauvreté extrême, mais qu’aurais-je pu faire pour lui à 11 ans.?

Puis, on n'a plus revu l'homme des grilles. Il avait dû avoir une fin misérable après une semblable vie?

Je n'oublierai jamais ce souvenir  dont je me sens encore mal à l’aise.

 

Claude Millé  2019

Ce texte a été lu par Andrée Tricoire, et parmi l'auditoire, Christian Rey a complété par ses souvenirs: L'homme des grilles venaient souvent au début des vendanges; Il réparait sceaux et sécateurs. Parfois, il installait une petite forge dans ce qui était encore le corps de garde de la mairie.